Archives avril 2021

10 journées ville-morte décrétées par des organisations de la société civile, trois millions d’habitants du Grand-Nord et les services publics y obéissent ; la crédibilité de l’Etat congolais et de la MONUSCO de protéger les civils remise en cause

 « Faits et théories pour BALUME » N°1 : Des acteurs armés peuvent-ils  protéger les  civils ?

Bienvenue à ce 1erNuméro de notre chronique  « Faits et Théories pour BALUME» : Ces faits qui questionnent les théories et en déroutent plus d’un.

Dix journées ville-morte pour dénoncer l’inaction de la Monusco face aux massacres des civils à Beni ; des policiers et militaires qui tirent sur des citoyens opposés à l’impressionnante entrée de renforts pour une MONUSCO jugée « inutile » ; échauffourées intercommunautaires sous le regard impuissant des forces de l’ordre à Goma… tous ces faits posent une question simple: pourquoi les forces de l’ordre sensées protéger la population tirent-elles sur celle-ci lorsqu’elle réclame sécurité ?

Qui sait si la croyance citoyenne en la protection des civils par des porteurs d’armes n’est que naïve illusion? Une réponse vient de la comparaison, à l’intérieur des données de Kivu Security Tracker , de la violence commise par les forces de l’ordre (PNC, FARDC, MONUSCO) avec celle commise par les rebelles étrangers (Fig.1) ou internes (Fig.2) parmi les plus cruels dans le Kivu

Fig.1 : Comparaison avec la violence des GA (Groupes Armés) étrangers


On y constate que les FARDC ont tué moins des civils que les ADF entre Avril 2018 et Avril 2021 mais qu’elles en ont tué nettement plus que les FDLR, le RDF ou l’UPDF sur le sol congolais.
Fig.2. Comparaison avec des G.A. nationaux

La deuxième figure indique que les FARDC ont tué plus des civils congolais que les Maï-Maï Yakutumba, le NDC-R de Guidon, l’UPLC.

Quelles leçons théoriques ?

Ces faits rappellent, d’une part, la conception réaliste classique de la sécurisation et la pertinence des écoles critiques et constructivistes de la sécurité, d’autre part.

Selon la conception réaliste, la sécurité est restreinte à l’Etat (comme objet à sécuriser), par les forces de l’ordre (l’Etat comme acteur principal), et pour sauvegarder la puissance de l’Etat vis-à-vis de tous autres acteurs, selon l’adage : « sécurité de l’Etat, par l’Etat et pour l’Etat ». Bref l’Etat y est à la fois l’acteur et l’objet de la sécurité et s’en fout de la sécurité des citoyens.

Les écoles critiques mettent, quant à elles, l’accent sur la sécurité humaine, en faisant de l’homme (et tout l’homme) l’objet de la sécurité et en rappelant que l’Etat est à la fois inefficace comme acteur sécurisant et la menace principale à la sécurité humaine. Ca serait un leurre de croire que des porteurs d’armes, étatiques soient-ils, peuvent assurer la sécurité des civils sans armes ; la prétention de l’Etat dans ce sens ne serait qu’une vaste hypocrisie, un opium pour endormir la population.

Participant à cet élargissement de la sécurité à l’homme et son approfondissement à toutes les dimensions de l’homme, le constructivisme sectorise la sécurité en distinguant et additionnant la sécurité étatique, la sécurité environnementale, la sécurité économique, la sécurité sociétale, etc. Très souvent, la sécurisation déployée par un Etat dépend de la manière dont il perçoit et priorise les menaces. Il est clair qu’un Etat insécurisé dans son contrôle essentiel sur son espace ne pourra pas sécuriser des civils ; au contraire, il peut facilement les considérer, eux aussi, comme des menaces à sa sécurité. Espérer le contraire n’est qu’un leurre.

Un policier qui tire sur des manifestants pacifiques dans les pays africains, ou qui tue un nègre aux Etats-Unis, un casque bleu qui assiste impuissant à une scène de massacre de civils à Beni…ne peuvent prétendre participer à la protection des civils. Un Etat dont l’explosion d’un dépôt de munitions tue des citoyens au Congo-Brazza ou au Congo-Kinshasa ne les aura pas protégés.

En RDC en particulier, lorsque des organisations de la société civile décrètent 10 journées ville-morte et que trois millions d’habitants du Grand-Nord, et les services publics, y obéissent de manière totale, il y a de quoi interroger la crédibilité de l’administration étatique dans sa prétention de protéger les civils.

 Nissé Mughendi, Chercheur au BCEPS