Contestation du Rapport Mapping par Paul Kagame : Félix Tshisekedi se montre plutôt galant mais ferme, « une main de fer dans un gant de velours »

Des faits et théories pour Balume n°3 :

Rapport Mapping: Afro-colonialisme rwandais vs néo-nationalisme congolais?

17 mai 2021 : Paul Kagame dénigre le premier congolais « Prix Nobel de la Paix » et critique le rapport Mapping où le Rwanda et ses hommes de main sont cités dans la commission des crimes de guerre en RDC ; des Congolais s’énervent et réclament une réaction vigoureuse de leur gouvernement ; le Président congolais, Felix Tshisekedi finit par réagir, sur un ton diplomatique et élégant. Comment décrypter cette actualité et quelles leçons en tirer ?

Bienvenue à ce numéro 3 des faits et théories pour Balume, ces faits qui questionnent les théories et en déroutent plus d’un.

En fait, la date que choisit le président rwandais pour critiquer sur un ton colonial le rapport Mappinget vilipender l’image très consensuel de Dr Denis Mukwege, devenu une icône (nationaleet internationale) porte-étendard du lobbying pour juger les crimes commis en RDC, est la date de l’entrée à Kinshasa de l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération à Kinshasa en 1996 : en d’autres termes, la célébration de la victoire militaire du Rwanda sur la RDC (à l’époque Zaïre), le jour où le Rwanda a remplacé le Zaïre (RDC) comme nouvelle puissance majeure dans la région des Grands Lacs et acteur géopolitique de premier plan dans toute l’Afrique Centrale. Le choix bizarre de cette date la moins glorieuse de l’histoire de l’armée nationale pour célébrer « la Journée de l’armée nationale» (que celle-ci s’appelle « Forces Armées Zaïroises (FAZ) », « Forces Armées Congolaises (FAC) » ou « Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) » s’explique largement par l’emprise (domination) ou la séduction involontaire(soft power) que le Rwanda a continué d’exercer en RDC sur la classe politique issue de l’AFDL, sa créature, ainsi que sur les ressources extraites à l’état brut sur le territoire congolais mais enregistrées au Rwanda comme faisant partie de la production nationale rwandaise, exactement comme l’était le système colonial. Ce contexte « afrocolonial » justifie aussi que le colonisateur s’invite, ou se laisse inviter, sur le territoire du colonisé pour y rétablir la paix et l’ordre chaque fois que le colonisé a, volontairement ou involontairement, besoin de l’expertise du colonisateur.

On se souviendra que la classe politique congolaise a, après l’assassinat de Laurent désiré Kabila, continué à développer son discours virulent vis-à-vis des anciennes puissances occidentales coloniales tout en laissant le Rwanda développer son influence à l’intérieur de la RDC. L’avènement de Felix Thisekedi a maintenu, voire promu, les bonnes relations avec le Rwanda et rétabli les relations de partenariat avec les puissances occidentales, jusqu’à l’incident provoqué par le discours de Kagame et qui obligeait le président congolais FélixThisekedi à réagir.

Beaucoup de congolais en ont appelé à une réaction virulente ; le nouveau président congolais s’est montré plutôt galant mais ferme, consacrant « une main de fer dans un gant de velours », si du moins sa réaction est sincère : « soutien à Dr Mukwege comme fierté nationale », soutien à la crédibilité du rapport Mapping écrit par des « experts » internationaux indépendants, souci de ne pas embraser la région par des discours discourtois…Il a pris de la hauteur face à Kagame dont les propos discourtois, pris sur un ton colonial et une position coloniale, a réveillé le nationalismevisiblement ancré en tout congolais.

Ainsi se termine un épisode de « Chickengame» plutôt galant  où la RDC a refusé de faire profil bas devant celui qui  ambitionnait de devenir, en quelque sorte, son « afrocolonisateur ».

« Etat de siège » : la fin de « l’ante-Etat » et du « génocide » à Beni ?Les FARDC n’auront plus d’excuse.

Des faits et théories pour Balume N°2

L’Etat de siège ordonné au Nord-kivu et en Ituri par le Président de la République le 3 mai 2021 suspend l’autorité civile et les libertés publiques pour laisser les FARDC faire la guerre aux groupes armés « sans être gênées par les politiciens et par les citoyens ». Les FARDC n’auront plus d’excuse.

Depuis les dernières manifestations du ras-le-bol populaire (18 journées ville-morte, sit-in des élèves devant la mairie de Beni) qui ont consommé tout le mois d’avril, les lignes bougent dans la prise de conscience par le gouvernement de la nécessité et de l’urgence de mettre fin à ce que d’aucuns perçoivent de plus en plus comme un génocide à Beni ainsi qu’ à la présence de groupes armés dans le Kivu et l’Ituri : pour une fois la question sécuritaire a été priorisée par le Gouvernement (Pilier 1 axe 1 du programme de SamaLukonde), la nécessité de travailler sur l’éthique au sein de l’armée congolaise a été évoquée par le Ministre de la Défense, et, exceptionnellement, l’Etat de siège a été activé par le chef de l’Etat (ordonnance n°21/015 du 3 mai 2021). Mais que signifie cet état de siège pour les institutions politiques et pour la population kivutienne et iturienne ?

Théoriquement l’état de siège signifie pour la république, le remplacement des lois ordinaires par la loi martiale, la substitution de l’autorité civile par l’autorité militaire, pour permettre aux FARDC de mener la guerre aux groupes armés sans être gênées par les politiciens ; il suspend aussi les libertés publiques et les droits humains sauf ceux prévus à l’article 61 de la Constitution. Pour la théorie réaliste doctrinaire, en effet, la sécurité est du secteur diplomatico-stratégique, du domaine réservé à la « rationalité » clairvoyante du chef de l’Etat ; elle exclut les « émotions » perturbatrices du peuple et de ses représentants, les députés. Ainsi, si les civils et les institutions démocratiques sont désactivés pour 30 jours prorogeables, les FARDC n’auront plus d’excuse en cas d’inefficacité des opérations sur terrain. Qu’adviendra-t-il en cas d’échec dû à des facteurs autres que l’influence supposée « négative » des politiciens et civils sur l’efficacité des FARDC en opération depuis 2014 dans la moitié nord du Nord-Kivu et depuis bientôt deux ans en Ituri ?

Pour l’Etat congolais, l’état de siège n’aura de sens que s’il met fin à l’ante-Etat, cet « Etat » qui, incapable d’occuper effectivement l’entièreté de son territoire juridiqueet d’y exercer le monopole de la violence légitime, tolère la présence d’autres groupes armés et construit bon gré mal gréavec certains d’entre eux des arrangements anti-républicains pour co-gérer certains espaces ou combattre ensemble des ennemis identifiés comme communs. Pour rappel, le Kivu security Tracker a recensé fin 2020 cent-vingt groupes armés autres que les forces gouvernementales sur l’axe Tanganyika-Ituri.

Pour les populations civiles du Nord-Kivu et de l’Ituri, déjà habituées au couvre-feu, à la répression et aux violations des droits humains par certains éléments des forces de l’ordre, l’état de siège on’a de sens que dans la mesure où il met fin aux massacres des populations au Nord-Kivu et en Ituri. Autrement il sera vécu comme une oppression accentuée.

Enfin, il convient de se demander combien de temps cet état de siège va durer. Il est décrété pour un mois avec des prorogations tous les 15 jours additionnels, jusqu’au rétablissement définitif de la paix. Pour donner une idée de la longueur prévisible de l’état de siège, rappelons que le Ministre de la Défense a déclaré fin avril que la première tâche sera l’identification de l’ennemi. On ne peut efficacement combattre un ennemi qu’après son identification, a-t-il souligné.

Voilà, cher Balume, quelques clés de compréhension de l’état de siège. Tu peux encourager l’état de siège et rester prudent, à l’abri d’éventuels abus.